Une légende urbaine : la consécration de la France par Louis XIV à Saint Joseph

Un bruit qui courre

Il courre sur le Net depuis quelques années (on ne sait combien) que le Roi Louis XIV aurait consacré la France à Saint Joseph. Notamment est souvent repris un article de l’excellente revue Chrétiens Magazine datée de 2009, signé du Père Damien-Marie, qui se réfère à des recherches de monsieur Christian Gaumy 1.
On ne sait l’origine de cette information, et force est de constater que l’article est pauvre en références historiques et en sources. Tout cela est mis sur le compte de la précipitation du jeune roi après la mort de Mazarin  !
À partir de ce constat, on peut légitimement se poser la question de la véracité de l’information.
Ce sujet à déjà été traité sur le Forum du Royaume de France 2. Une réponse de Semper fidelis, sans ambiguïté, était appuyée par le relevé des actes officiels pour cette période.
Pour y voir un peu plus clair, nous relèverons dans un premier temps les arguments de l’article de Chrétiens magazine. Puis une chronologie des événements — dûment constatés — permettra de les resituer et de les comprendre. Enfin, une analyse rationnelle de ces arguments sera proposée.

Les arguments relevés dans le texte du Père Damien-Marie

Il faut reconnaître que les arguments sont faibles et souvent réduits à des affirmations sans aucune référence  ! Voyons les sous forme d’extraits :

L’officialisation de l’acte

Il aurait toutefois dû consulter les prélats français, or le 19 mars était proche… Les rares évêques qui purent être contactés à temps donnèrent leur accord.

L’intimité de la consécration

Il est vrai que la cérémonie de 1661 eut lieu dans l’intimité : non dans une Basilique, une cathédrale ou une église… mais tout simplement dans la chapelle du Louvre. C’est là que, le matin du samedi 19 mars 1661, la France fut consacrée à saint Joseph.

Le prêche spécifique de Bossuet

Le célèbre évêque de Meaux avait accepté, au pied levé, de ne pas prêcher sur le carême ce jour-là et de composer, en grande hâte, son deuxième panégyrique 3 à saint Joseph (il ne pouvait, certes, avoir l’indélicatesse de répéter le premier panégyrique qu’il avait déjà prêché, quelques années plus tôt, devant la reine-mère)

Une conclusion du sermon appropriée à l’événement ?

Citons, pour conclure, la belle envolée par laquelle se termine ce sermon :

« Joseph a mérité les plus grands honneurs, parce qu’il n’a jamais été touché de l’honneur ; l’Eglise n’a rien de plus illustre, parce qu’elle n’a rien de plus caché. Je rends grâces au roi d’avoir voulu honorer sa sainte mémoire avec une nouvelle solennité. Fasse le Dieu tout puissant que toujours il révèle ainsi la vertu cachée ;mais qu’il ne se contente pas de l’honorer dans le ciel, qu’il la chérisse aussi sur la terre. Qu’à l’exemple des rois pieux, il aille quelquefois la forcer dans sa retraite… Si Votre majesté, Madame, inspire au roi ces sages pensées, elle aura pour sa récompense la félicité. »

La célébration annuelle

Par la suite, la consécration de la France à saint Joseph fut commémorée en France tous les 19 mars jusqu’à la révolution.

Chronologie des événements

  • En 1621, le pape Grégoire XV, usant de son pouvoir spirituel, proclama que la fête de saint Joseph serait fête de précepte pour l’Église universelle.
  • 16 juin 1660, apparition Saint Joseph à Bessillon (Cotignac) à un jeune pâtre, Gaspard.
  • 9 mars 1661, mort de Mazarin.
  • 10 mars, Haut conseil, le Roi gouvernera en personne.
  • 12 mars, par lettres patentes, Louis XIV, usant de son pouvoir temporel, décrète jour chômé dans tout le royaume le jour de la fête de Saint Joseph, le 19 mars.
  • Louis XIV écrit, de Paris, à Messieurs les Vicaires Généraux du Cardinal de Retz, archevêque de Paris (ce dernier était à Rome), pour que l’on célèbre la fête de Saint Joseph.
  • 19 mars, le Roi assiste à la messe à la chapelle du Louvre. La Reine-mère écoute le sermon de Bossuet chez les Carmélites de la rue Saint-Jacques.

La Gazette du 26 mars (n°37 p 283) rapporte que :

à l’occasion de la fête de Saint Joseph, le Roi va faire ses dévotions en l’église des Feuillants.

Analyse des arguments

C’est le point qui suscite plus de questions que de réponses  !

Officialisation de l’acte

C’est le Roi qui nommait les évêques comme on peut le constater dans les actes officiels du 12 mars de cette année-là  ! L’archevêque de Paris était à Rome 4 donc le Roi a contacté ses vicaires généraux pour les informer de l’acte qu’il venait de signer. Si c’était, comme il est écrit, pour leur demander leur aval, où sont les courriers-réponses  ?

L’intimité de la consécration

Pourquoi faire un tel acte en catimini  ?
Il est difficile de croire que le jeune roi qui venait de prendre son envol (10 mars), qui décréta l’officialisation de la fête en rendant le jour férié (12 mars) se soit arrêté dans son élan pour faire une consécration a minima dont on ne trouve aucune trace, aucun texte et aucun témoin cité dans aucune chronique  !
N’avait-il pas l’exemple de son père qui fit, pour la consécration à la Vierge, un acte officiel  : l’Édit de Saint-Germain qui fut enregistré comme loi du Royaume par le Parlement et ratifié par l’épiscopat et par le peuple français  ?

Le prêche spécifique de Bossuet

En premier, il est dit que Bossuet avait accepté de prêcher sur Saint Joseph plutôt que sur le Carême  ! Qu’y a-t’il d’exceptionnel à cela  ? Il est tout a fait normal que l’on prêche sur le saint d’une fête de précepte même en carême.
Pour quoi cela aurait été exceptionnel en 1661  ?
Nous n’étions pas en Semaine sainte. Cette année là le mercredi des cendres se trouvait le 2 mars  ; les Rameaux tomberont le 10 avril et Pâques le 17 avril. Nous en étions donc à la troisième semaine de Carême, un samedi.
Alors pourquoi ce deuxième panégyrique 5 de Saint Joseph poserait problème sachant que le premier 6 avait été déclamé deux fois, en 1657 et 1659, le même 19 mars, pour la même fête de Saint Joseph qui tombait aussi pendant le Carême pour ces deux années  ?

En second lieu, il est avancé que Bossuet avait composé le deuxième panégyrique pour ne pas faire l’affront à la Reine-mère d’une redite  ! Là il semble qu’il y ait eu une confusion  :

  • En 1657, il prêche devant les évêques réunis pour l’Assemblée du clergé de France  ;
  • en 1659, c’est la Reine qui demande à Bossuet de reprendre le premier panégyrique  ! Celui-ci s’en plaint d’ailleurs  :

    elle m’ordonne de rappeler en mon souvenir des idées que le temps avait effacées.

    Bossuet n’a eut que deux jours pour recueillir ses souvenirs 7.

  • Pour 1661, il ne peut s’agir que du deuxième panégyrique, ce qui fait que l’argument tombe de lui-même  !

Une conclusion du sermon appropriée à l’événement

Dans ce sermon (deuxième panégyrique) Bossuet annonce son sujet :

Comme je me propose aujourd’hui de traiter ces vertus cachées, c’est-à-dire de vous découvrir le cœur du juste Joseph, …

Il articule son propos sur trois points qu’il énumère peu après  :

Les vertus mêmes dont je parlerai ne sont ni de la société ni du commerce ; tout est renfermé dans le secret de sa conscience. La simplicité, le détachement, l’amour de la vie cachée sont donc les trois vertus du juste Joseph, que j’ai dessein de vous proposer.

L’adresse de son sermon est sans équivoque  : «mes sœurs».
Ce n’est qu’au milieu de la troisième partie qu’il fait référence à la présence de la Reine. La fin de sa conclusion lui est adressée en exhortation  :

 Je rends grâces au Roi d’avoir voulu honorer sa sainte mémoire avec une nouvelle solennité. Fasse le Dieu tout-puissant que toujours il révère ainsi la vertu cachée ; mais qu’il ne se contente pas de l’honorer dans le ciel, qu’il la chérisse aussi sur la terre ; qu’à l’exemple des rois pieux il aille quelquefois la forcer dans sa retraite ; …

À aucun moment les termes «consacré  ; consécration  ; patron» ne sont dans la bouche de Bossuet  !
L’exhortation qu’il adresse à la Reine est de tout faire pour que le jeune Roi reste vertueux à l’image de Saint Joseph.
Il est donc difficile de faire un rapport entre cette conclusion et l’évocation de la consécration  !

La célébration annuelle

Si la consécration a bien été commémorée tous les ans jusqu’à la Révolution cela fait 127 ans multiplié par le nombre de paroisses de France et de Navarre  ! Alors, où sont les traces, les correspondances privées, les allusions dans les écrits dans les textes, les dessins, les peintures ? Surtout où est le texte de la consécration  ?

Notre conclusion

Il aurait été bien utile aux légitimistes d’arguer aux détracteurs de Louis XIV — à qui on reproche de n’avoir pas consacré la France au Sacré-Coeur 8 — que le grand roi n’avait pas hésité à consacrer la France à saint Joseph, mais l’honnêteté prime. Aussi nous faut-il conclure à regret, qu’à part la récente consécration à Saint Joseph du diocèse de Toulon-Fréjus — pour laquelle les preuves historiques abondent –, celle de la France par Louis XIV, en 1661, ne relève que de la légende urbaine.

DR

Références   [ + ]

1. Père Damien-Marie, Chrétiens Magazine, «Louis XIV consacre la France à saint Joseph (le 19 mars 1661)»
2. Voir les explications de Semper Fidelis à l’adresse http://royaume-de-france.clicforum.com/t99-Le-voeu-de-Louis-XIII.htm#p3907
3. Un panégyrique est un sermon à la louange d’un saint, prononcé le jour de sa fête pour inciter les fidèles à suivre son exemple.
4. Voir l’argument  : http://royaume-de-france.clicforum.com/t99-Le-vœu-de-Louis-XIII.htm
5. Voir : https://www.icrsp.org/Calendriers/Mois-St-Joseph/Textes/Bossuet-Panegyrique2-St-Joseph.htm
6. Voir : https://www.icrsp.org/Calendriers/Mois-St-Joseph/Textes/Bossuet-Panegyrique1-St-Joseph.htm
7. Voir : https://maxencecaron.fr/2010/06/bossuet-premier-panegyrique-de-saint-joseph/
8. Voir l’article de viveleroy.fr, « Les messages du Sacré-Cœur à sainte Marguerite-Marie pour Louis XIV. »