Un cas d’école : la réaction coranique du magazine Marianne au débat sur l’avortement organisé par Cyril Hanouna

Revenons sur l’hystérie médiatique qui a suivi le débat sur l’avortement organisé par l’animateur Cyril Hanouna dans son émission Balance ton post. Comment expliquer une telle levée de boucliers, et ceci, sans la présentation par les pro-avortement de la moindre argumentation théorique ?

L’historien du droit Éric Vœgelin (1901-1985) donne des pistes en reprenant l’analyse des méthodes du mouvement révolutionnaire puritain de Cromwell par le prélat anglican et thomiste Richard Hooker (1554-1600).

Modélisation de l’État totalitaire par Éric Vœgelin, ou comment empêcher tout débat théorique

Censurer le débat théorique incompatible avec la foi révolutionnaire : Autocensure du révolutionnaire

Le second moyen utilisé pour parer une critique embarrassante n’est en fait qu’un supplément indispensable au premier.

Le Coran gnostique est la codification de la vérité et, en tant que tel, il constitue la substance spirituelle et intellectuelle dont se nourrissent les croyants.

L’expérience contemporaine des mouvements totalitaires nous a démontré que ce moyen est très efficace dans la mesure où il peut être assuré de la censure volontaire de ses adhérents : quiconque adhère sincèrement à un mouvement n’abordera pas la littérature susceptible de combattre les croyances qui lui sont chères ou irrespectueuses à leur égard.

Cependant, le nombre d’adhérents peut rester limité, auquel cas, l’extension et la réussite politique risquent d’être sérieusement entravées si la vérité du mouvement gnostique est en permanence exposée aux critiques de toutes parts.

Interdire le recours aux instruments théoriques de la critique

On peut réduire, voire pratiquement éliminer ce handicap en interdisant le recours aux instruments de la critique ; quiconque utilise les instruments interdits sera socialement marginalisé et, dans la mesure du possible, exposé à la diffamation politique.

L’interdit sur les instruments de la critique fut utilisé avec une grande efficacité par les mouvements gnostiques, partout où ils obtinrent un certain succès politique.

Concrètement, l’interdit, dans le sillage de la Réforme, devait porter sur la philosophie classique et sur la théologie scolastique et, étant donné que ces deux rubriques recouvraient la plus grande et la plus importante partie de la culture intellectuelle de l’Occident, dès lors que l’interdit s’exerça, il en consacra la ruine.

Cette destruction fut en fait si profonde que la société occidentale ne s’est jamais complètement remise de ce coup.

Anathématiser, dénoncer, marginaliser plutôt que réfuter

Un incident, tiré de la vie de Hooker, illustrera la situation. La Christian Letter anonyme de 1599 que reçut Hooker se plaignait amèrement :

Même si l’on trouve dans tous vos livres de nombreuses vérités et si beaucoup de points subtils y sont abordés avec élégance, on remarque pourtant dans presque tous vos discours qu’Aristote, le patriarche des philosophes (de même que beaucoup d’autres écrivains humanistes), et les scolastiques si ingénieux interviennent à tout propos : vous placez la raison au-dessus de l’Écriture sainte et la lecture au-dessus de la prédication 1.

De tels reproches concernant la violation de l’interdit ne constituaient pas une opinion inoffensive.

En 1585, dans l’affaire Travers, Hooker avait été la cible de reproches analogues qui proclamaient sur un ton de dénonciation qu’

on n’avait pas entendu semblables absurdités […] en public dans ce pays depuis l’époque de la reine Marie.

Dans la réponse qu’il adressa à l’archevêque de Canterbury, Hooker dut exprimer de façon très apologétique son espoir de n’« avoir rien commis d’illégal » en se livrant à des distinctions théoriques et à des digressions au cours de ses sermons 2.

Contrôler l’école et les moyens de communication

Étant donné que le gnosticisme se nourrit des erreurs théoriques que nous avons exposées au cours de notre précédente conférence, l’interdit sur la théorie au sens classique constitue la condition sine qua non de son expansion sociale et de sa survie.

D’où de sérieuses répercussions en ce qui concerne l’éventualité d’un débat public dans des sociétés où les mouvements gnostiques ont acquis une influence sociale suffisante pour contrôler les moyens de communication, les institutions éducatives, etc.

Dans la mesure où un tel contrôle est efficace, le débat théorique sur les problèmes qui concernent la vérité de l’existence humaine est publiquement impossible, étant donné que l’usage d’un raisonnement théorique est interdit.
Maintenir la société dans l’ignorance de l’existence d’une critique théorique

Si bien protégées que puissent être les libertés constitutionnelles d’expression et de la presse, quelle que soit l’intensité avec laquelle le débat théorique se manifeste dans des cercles restreints et trouve son expression dans les publications pratiquement privées d’une poignée d’érudits, le débat dans la sphère publique concernée par la politique se réduira toutefois essentiellement au jeu de dés pipés qu’il est devenu dans les sociétés contemporaines progressistes — sans parler de la qualité de ce débat dans les empires totalitaires.

Le débat théorique peut certes être protégé par des garanties constitutionnelles, mais il ne peut s’établir que par la volonté d’utiliser et d’accepter le raisonnement théorique.

Faute de l’existence d’une telle volonté, une société ne peut pas compter pour son fonctionnement sur le raisonnement et la persuasion quand il y va de la vérité de l’existence humaine ; et il faut alors recourir à d’autres moyens.

SOURCE : « Portrait du révolutionnaire, par Richard HOOKER (1554-1600) et Éric VŒGELIN (1901-1985) » sur www.viveleroy.fr

Travaux pratiques : Réaction du magazine Marianne au débat sur l’avortement proposé par Cyril Hanouna

On peut certes regretter qu’un sujet si grave soit abordé par un vulgaire animateur de télévision (ou un animateur vulgaire), mais ce qui nous intéresse ici, c’est la réaction des chiens de garde de la pensée unique.
Vont-il évoquer la question de fond de la légalisation du meurtre objectif d’un petit être humain, et élever ainsi le débat ?
Surtout pas ! Ils vont s’insurger contre la possibilité même d’un débat théorique qui pourrait mettre à mal leur système de pensée. Pour cela, ils vont recourir aux outils dont parlaient plus haut Éric Vœgelin citant Richard Hooker en butte à la pensée unique de la révolution puritaine.
Et Marianne d’affirmer sa foi gnostique : « l’avortement est un droit » qu’aucun mortel ne saurait remettre en cause. Tout débat théorique à ce sujet est désormais interdit. L’« argumentaire » est à ce titre, et à la manière d’un Coran, simplement déclaratif, on est dans l’incantation. Le journaliste ne fait aucunement appel à la raison, mais psalmodie, récite (sens arabe du mot Coran) un dogme qui ne saurait être discuté.

Petit morceau de pensée totalitaire à analyser à la lumière du texte de Vœgelin

« Pour ou contre l’IVG », « pour ou contre la burqa » : les nouveaux débats d’actu hallucinants de Cyril Hanouna

Dans sa nouvelle émission «Balance ton Post», l’animateur de C8 s’éloigne des sujets purement télévisés pour s’attaquer aux débats d’actualité. Il y remet en question des sujets aussi graves que l’accès à l’avortement en France ou l’interdiction du port du voile intégral.

Habitué des polémiques dans Touche pas à mon poste, entre happening homophobe et séquences sexistes, Cyril Hanouna voulait redorer son image en ajoutant une nouvelle corde à son arc : le débat d’actualité. Avec Balance ton Post, sa nouvelle émission sur C8, il promettait de débattre « avec humour des faits d’actualité qui ont alimenté les conversations des Français durant la semaine ». La succession de débats surréalistes ces derniers jours tend plutôt à faire rire… jaune, à l’image du dernier en date tranquillement intitulé : « Êtes vous pour ou contre l’avortement ? ».

Sur C8, et alors que la majorité du public d’Hanouna est composée d’adolescents, il est donc possible de discuter du bien-fondé ou non de la loi autorisant depuis 1975 les femmes à avorter. Un choix éditorial loin d’être anodin alors que ce droit des femmes continue d’être attaqué, que ce soit par les propos récents du Pape qui compare le recours à l’IVG à un «tueur à gages», ou par des praticiens refusant de pratiquer des avortements, comme à l’hôpital du Bailleul, dans la Sarthe, où les femmes ne peuvent plus avorter depuis janvier.

Plus que le débat en plateau sur l’avortement le 12 octobre, c’est un sondage publié sur Twitter qui a d’abord fait réagir. « Pour ou contre l’IVG » demande le compte Twitter de Balance ton Post. Un sondage qui a notamment provoqué la vive réaction de l’ancienne ministre des Droits des femmes, Laurence Rossignol.

Je suggère aussi : pour ou contre les aiguilles à tricoter ? Pour ou contre l’eau de javel dans l’utérus ? Et puis allez, pourquoi se priver…pour ou contre la prison pour les femmes qui avortent ?

a-t-elle ironisé sur le réseau social.

Le tweet de Cyril Hanouna pour faire la promotion de l’émission, et du thème du débat, est tout aussi problématique :

On revient avec le débat sur l’avortement ! Vous êtes pour ou contre l’IVG en France ?

Le tweet a d’ailleurs depuis été supprimé.

Cyril Hanouna est revenu sur le sujet le lendemain par le même canal.

Le débat d’hier était évidemment sur les propos du pape qui comparait l’IVG à un tueur à gages. Cela a permis à l’équipe de Balance ton Post de dénoncer ces propos et de rappeler et défendre le droit des femmes. L’IVG est un droit en France

rappelle à juste titre l’animateur.

Et le débat d’hier était évidemment sur les propos du pape qui comparaît l’IVG a un tueur à gage. Cela a permis à l équipe de #BTP de dénoncer ces propos et de rappeler et défendre les des droits des femmes. L’IVG est un droit en France !
— Cyril Hanouna (@Cyrilhanouna) October 13, 2018.

Car en plateau, l’intégralité des chroniqueurs ont effectivement rappelé qu’ils étaient favorables à l’IVG et ont dénoncé les propos du pape. Reste que les jeunes téléspectateurs ont également pu entendre les propos d’Émile Duport, chef de file de l’association sobrement intitulée « Les Survivants », qui a notamment déclaré en plateau que l’avortement « prive un enfant sur 5 de la chance de naître », « nous fait beaucoup de mal » en France, ou encore que «le meilleur IVG, c’est celui qu’on évite». Interrogé sur la question des femmes ayant été violées et désirant avorter, il s’est également interrogé sur l’opportunité d’un « cumul des peines », mettant sur le même plan la violence d’un viol et celle d’une IVG .

La présence en plateau d’un militant anti-choix a été critiquée par la ministre Marlène Schiappa.

Quand j’ai vu débarquer un militant anti-choix, j’ai immédiatement contacté Cyril Hanouna. Il a lu mes SMS en direct. J’ai notamment rappelé que l’entrave à l’interruption volontaire de grossesse est un délit, puni par la loi, et cela a été lu en direct.

explique à 20 minutes la secrétaire d’État chargée de l’Égalité entre les femmes et les hommes. Un SMS contre un entretien en direct, donc.
[…]

SOURCE : Marianne (14/10/2018), « “Pour ou contre l’IVG”, “pour ou contre la burqa” : les nouveaux débats d’actu hallucinants de Cyril Hanouna »

Brève analyse

Observe-t-on dans le texte précédent le début d’une argumentation théorique ? Non ! Surtout pas.
– On rappelle juste en incantation le légalC’est un droit ») en oubliant soigneusement le légitime.
– On s’insurge contre le fait qu’un tel débat puisse avoir lieu.
– On anathématise le malotru qui a osé l’organiser et enfreindre le tabou : il ne peut s’agir que d’un drogué qui n’a plus toute sa raison comme le terme « hallucinant » du titre de l’article le laisse entendre.
– Cette violation de la pensée unique, de ce Coran révolutionnaire, est tellement grave qu’un ministre de la République doit intervenir en la personne de Marlène Schiappa pour rappeler l’inconscient à l’ordre…
– On criminalise les personnes courageuses qui osent s’exprimer publiquement contre l’avortement, et on brandit la menace du recours aux tribunaux pour les faire taire.
… mais, toujours pas de débat théorique.
On ne peut pas s’empêcher de penser ici à cette caractéristique propre aux régimes totalitaires que relève Hannah Arendt dans La crise de la culture, à savoir l’autocensure permanente à laquelle de telles intimidations conduisent :

l’élimination totale de la spontanéité elle-même, c’est-à-dire de la manifestation la plus générale et la plus élémentaire de la liberté humaine 3.

Cet évènement révèle l’extrême fragilité des fondements théoriques des sociétés révolutionnaires. Si ces constructions artificielles semblent pourtant triompher sur toute la planète, c’est que jusqu’ici, elles ont réussi à fuir ou à étouffer le débat théorique où elles se savent vulnérables. C’est donc sur le terrain efficace du débat théorique sur le fondement des sociétés que les légitimistes doivent porter leurs efforts et qu’ils remporteront la victoire.

 

Mabblavet

Références   [ + ]

1. Richard Hooker, Works, éd. Keble, 7e éd., Oxford, 1888. Nous résumons la première partie, p. 373.
2. Christian Letter (1599), ibid., III, p. 585 sq.
3. Hannah Arendt, La crise de la culture, Folio essais, Gallimard, 2007, p.128.