Réflexions sur le monde musulman, parues dans Le Soir d’Algérie

Nous retranscrivons ici l’article intitulé « On ne rit pas de la même façon » de Ahmed Halli, paru dans le quotidien Le Soir d’Algérie le 29 juillet 2019. Le journaliste s’interroge sur l’extrémisme et les discours de haine endémiques dans le monde musulman.

Des raisons d’être pessimistes (titre de uclf.org)

Des raisons d’être pessimiste ? Il y en a au moins deux, et qui ne doivent rien à ma condition personnelle, et à mon côté sceptique :

  • La première crise a été déclenchée par ces mines réjouies, et même hilares qui ont envahi nos écrans à l’occasion de la réception-installation du panel chargé de nous mener on ne sait encore où. Je ne suis pas spécialiste du protocole, et du cérémonial, de ce genre de rencontre, mais il me semble qu’un minimum de gravité aurait été plus seyant, eu égard à la crise que nous vivons. Et comme par hasard, ces images de liesse sont passées pratiquement en boucle sur tous les écrans, libres ou sous camisoles, comme s’il était vital de nous faire partager leur joie. Inutile de vous dire qu’avec de telles méthodes, ce ne sera pas facile de se faire de nouveaux amis, et encore moins d’en garder parmi les plus anciens, et les plus indulgents sans doute.
  • La seconde poussée de pessimisme m’est venue de la lecture des journaux arabes, dans lesquels je vais pourtant chercher plutôt des raisons d’espérer, et donc de sourire, comme eux. L’article le moins optimiste, disons-le puisqu’il se situe dans la dénonciation régulière des travers des sociétés arabes, du fait des carcans religieux, et des camisoles du passé. Traditions et Islam s’associant ici pour ne pas faire selon la volonté divine, soit répandre le bien sur terre.

Un article de l’écrivain koweïtien Khalil Ali Haïdar (titre de uclf.org)

« Vous prêchez le bien, et proscrivez le mal », dites-vous ? Qu’en est-il de vos prêches dans les mosquées, de vos sermons et harangues sur les chaînes, et les radios satellitaires, interroge l’écrivain koweïtien Khalil Ali Haïdar.

Si vous pensez, dit-il, que les cheikhs, les prêcheurs, arabes et musulmans, ont tiré les leçons des méfaits du terrorisme, et de la montée correspondante de l’islamophobie, écoutez. Réveillez-vous de bon matin, et écoutez les chaînes radio religieuses arabes, et du Golfe, ou passez la soirée avec les chaînes de télévision “islamiques”, votre opinion va changer.

Et il énumère :

— Aucune élévation de niveau du discours islamique, et aucune considération pour les non-musulmans.

— Pas de traces de toutes nos déclarations dans les conférences sur la rationalité, le pluralisme, la modération. Que ce soit dans le choix des textes religieux, ou le contenu des sermons et des causeries, et rien sur les voies de la réforme religieuse.

— Il n’y a nulle part une nation comme la nôtre qui commence sa journée par des attaques contre les autres, et qui la finit de la même manière.

— Il n’y a aucune communauté de peuples, ou d’États, dans le monde, qui soit autant dominée par l’extrémisme dans sa pensée collective, comme le sont les pays musulmans. Qu’ils soient arabes, asiatiques, ou africains.

— Même dans les communautés musulmanes établies à Londres, Paris, Munich, Bruxelles, la journée commence chargée de fureur religieuse, dirigée contre les juifs, les chrétiens, les laïques, et les Arabes de la « Jahiliya ».

— On répète à l’envi, matin et soir, qu’ils mangeaient leurs dieux, fabriqués avec des dattes, enterraient leurs filles, et présentaient de la nourriture à leurs idoles, etc.

— Les insultes contre les juifs englobent aussi bien ceux qui oppriment les Palestiniens aujourd’hui que ceux d’entre eux qui ont vécu le premier âge de l’Islam. On injurie les Beni Nadhir, ou les Beni Qunayqaâ, à Yatrib ou au Yémen. tout comme ceux qui vivent à Londres, New-York, ou en Afrique du Nord, en Iran, ou en Turquie. La période la moins importante est celle que nous vivons.

— Des attaques blessantes quasi quotidiennes contre les chrétiens à cause de leur sainte trinité, de la part des «visiteurs de l’aube», et cela sans contrôle, et sans laisser de possibilité de répondre.

Que penserait l’étudiant musulman en Grande-Bretagne, ou en Amérique, s’il entendait de bon matin des attaques contre sa religion, ses rituels, et ses pratiques ? S’il entendait quelqu’un accuser les musulmans d’adorer la pierre noire, d’autoriser l’esclavage, et le châtiment des femmes, et d’autres ruses de jurisprudence des écoles théologiques ?

Rapportant ce qu’il a entendu de ses propres oreilles sur une grande chaîne radio du Golfe, comme propos insultants sur les mécréants, les «kouffar» occidentaux, Khalil Ali Haïdar a ajouté :

Et s’il prenait l’idée à ces “kouffar” d’Amérique et d’Occident, de couper la liaison de cette radio avec le satellite, elle serait réduite au silence, et plus personne n’entendrait ses diatribes.

Et il conclut, sans certitude d’être entendu :

Les musulmans accepteront-ils de faire en sorte que leurs sermons, et propos religieux, soient dénués de vociférations, et de menaces, et qu’ils soient de qualité, et de quiétude, comme chez les autres ?

 

Un article de Ali Ben Mohamed Al-Robaï dans un journal saoudien (titre de uclf.org)

Le second article est le plus important à mes yeux parce qu’il est paru dans un journal saoudien, au moment où le royaume wahhabite affirme vouloir lancer une réforme religieuse.
L’auteur, Ali Ben Mohamed Al-Robaï, affirme vouloir répondre à la question d’un lecteur concernant le rôle des acquis de la connaissance dans la lutte contre l’intransigeance religieuse.

Question du lecteur : ne pensez-vous pas que les causes de l’intransigeance et de l’intolérance religieuses sont le rejet de l’idée de pluralisme, et le recours systématique à l’héritage théologique, avec ses lacunes, et ses faiblesses ?
Réponse de l’auteur :

L’extrémisme n’est pas une maladie que l’on peut soigner, mais un problème héréditaire qu’il est impossible d’extirper, parce que c’est dans nos gènes.

Et d’expliquer que

chez les musulmans, l’histoire de la culture (théologique par excellence) est le fait, et l’œuvre, de traditionalistes qui ne reculaient pas devant l’acte de déformer, ni de faire la différence entre ce qui est révélé, et ce qu’ils en comprennent. L’une des causes fondamentales de l’extrémisme est la négligence de la partie spirituelle de la religion. L’élévation spirituelle, et morale, ne peut être acquise par la théologie (le fiqh) qui est un corpus légal rigide, et immuable. Et la peur de l’Islam, et des musulmans, ainsi que la terreur qu’ils inspirent sont des réalités objectives, découlant de la transcendance qu’on a attribuée aux théologiens. C’est la conséquence du renoncement au côté spirituel, tel que prôné par le Soufisme, que les militants de partis ont assimilé au Dervichisme, parce qu’il s’oppose à leur idée de politisation de l’Islam.

Il n’est pas évident que les cheikhs du wahhabisme, et leurs nouveaux relais « Badissiens » puissent apprécier cette argumentation. Mais on ne rit pas partout de la même façon, et parfois c’est une question de couleur.

A. H.

 

SOURCE : Le Soir d’Algérie.