L’analyse sociologique de la révolte des Gilets jaunes par Charles Gave

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Contrairement à Charles Gave, nous pensons qu’il n’y a rien à sauver dans le libéralisme. Nous pensons aussi que la révolte des Gilets jaunes ne sauraient être réduite à une explication purement mécaniste. En effet, une partie de nos concitoyens s’aperçoit enfin de l’abandon du bien commun par les dirigeants ; désertion dont on ne sauraient rendre-compte sans évoquer la crise d’autorité qui affecte nos sociétés — crise elle-même due à l’abandon de la transcendance en politique. Il reste que son explication constitue une des facettes de la réalité de cette révolte.

Les explications de Charles Gave

Cette analyse n’est pas la mienne mais celle de Christophe Guilluy, qui est ce géographe qui a analysé et très bien prévu ce qui en train de se passer. Il a écrit toute une série de livres dont Les Fractures françaises
Que dit Christophe Guilluy ? Quelque-chose qui est assez simple : Nos sociétés sont en train de se scinder en trois groupes qui n’ont pas grand chose à avoir les uns avec les autres.

  • Le premier groupe qui est à l’intérieur des grandes métropoles, de Paris. Ce sont les gagnants de la mondialisation, ceux qu’on appelle les « bobos » qui sont dans la finance, dans les médias, au gouvernement. Ceux-là excluent les autres au travers d’un prix de l’immobilier absolument intouchable pour tout le monde, sauf pour eux. Ils bâtissent un monde où il n’y a que leur classe, tous les autres sont exclus. On peut dire ce qu’on veut du XIXe siècle, mais au XIXe les bourgeois vivaient dans le même quartier que les ouvriers et ils se voyaient, tandis que là, il n’y a plus de contact physique entre les bobos et les autres.
  • Autour des bobos, dans une espèce de cercle concentrique qui fait une épaisseur d’à peu près vingt kilomètres, vous avez leurs serviteurs qui sont les travailleurs immigrés. Vous les trouvez dans les restaurants, comme chauffeurs d’Uber, comme chauffeurs de taxi, comme gardiens d’enfants, etc. Et c’est là que vont toutes les subventions distribuées par les bobos qui contrôlent le budget. C’est là qu’on fait des travaux énormes pour les transports en commun, en quelque sorte pour amener les serviteurs des bobos, aux bobos plus facilement. Il y a des dépenses absolument gigantesques et si ces populations sont extraordinairement subventionnées, elles n’ont pas toujours contribué à ces subventions, ce sont des subventions nettes pour des gens qui n’ont rien payé pour ça.
  • Si vous dépassez cette frontière de 20 ou 30 km, vous avez le pays profond où vivent à peu près 50% des Français. Et ça fait 20 ans qu’on les laisse crever. C’est là où les écoles ferment, c’est là où les hôpitaux ferment, c’est là où il n’y a pas de transports en commun, etc. Et donc ces gens là qui sont obligés de travailler, prennent leur voiture.

Comme les subventions au 2e groupe deviennent très importantes, il faut augmenter les impôts. Mais les impôts ne vont pas augmenter sur les bobos puisque ce sont eux qui contrôlent le pouvoir politique. Les impôts vont donc augmenter sur le 3e groupe, celui qui ne reçoit rien. Et la façon la plus rapide d’augmenter les impôts, c’est toujours de taxer l’énergie. Et on vient raconter des calembredaines que c’est pour empêcher le réchauffement atmosphérique qui n’est pas leur problème, car leur problème est que leur frigidaire est vide.
Donc vous avez rendu cette classe de gens en France — qui sont des gens travailleurs, etc. — enragés. Parce que si quelqu’un gagne 1400 € dans cette zone, il lui reste 100 € par mois si tout va bien, pour faire des choses qui l’amusent, le reste est des dépenses obligatoires : les impôts, le remboursement des prêts, l’école des enfants… S’il lui reste 100€ et qu’on lui augmente l’énergie, comme ils viennent de le faire, il ne reste plus rien. Alors pour les hommes, c’est embêtant : ils ne peuvent pas aller au match de rugby. Mais pour les femmes qui se servent de leur voiture pour faire une œuvre charitable — aller voir leur grand-mère qui a la maladie d’Alzheimer –, pour s’occuper des enfants, etc. C’est pour ça que vous avez les femmes sur les barricades : c’est que quelque part, ces augmentations tuent la charité privée, c’est-à-dire l’entraide familiale qui est la seule façon dont ces groupes se maintiennent. Si vous ne pouvez pas vous occuper de vos petits enfants parce que vous n’avez pas accès à la voiture, vous devenez enragés.

Donc ce gouvernement a atteint un niveau de surdité, d’autisme, qui a rarement existé dans l’histoire de France. C’est tout-à-fait extraordinaire de se croire à ce point supérieur en tant que bobo au centre, tout en accumulant des signes de mépris envers ces gens dans la 3e zone qui sont tous des crétins d’après eux. Bien non ! ce n’est pas vrai, ce sont des gens travailleurs.

Ce qu’il y a de curieux, c’est que c’est la première révolte dans l’histoire de France — depuis 1789 — qui n’est pas une révolte de gauche. C’est une révolte de droite, de gens travailleurs qui se lèvent le matin tôt, qui en ont marre et qui voudraient savoir où passe leur pognon. Pourquoi on leur prend tout ce pognon puisqu’on ne leur donne rien en échange ?

Petit commentaire

Nous ne partageons pas cette dernière analyse : cette révolte n’est ni de droite, ni de gauche — ces termes révolutionnaires étant extrêmement ambivalents. La particularité de cette révolte réside justement en ce qu’elle n’est pas idéologique, mais l’expression spontanée de gens simples qui ne demandent qu’à survivre, et c’est ce qui la rend sympathique et légitime.