Le mystère français, de Hervé Le Bras et Emmanuel Todd

Les reconfigurations qu’a connues le paysage politique français depuis les années 1980 ont suscité un certain nombre de commentaires d’inégale qualité. L’un des derniers en date est Le mystère français 1, écrit par deux démographes de réputation internationale et plutôt classés à gauche, Emmanuel Todd et Hervé Le Bras. Dans cet ouvrage, les auteurs prétendent analyser les grandes tendances économiques, politiques et sociales caractérisant les différents espaces du territoire français à la lumière de tendances anthropologiques persistantes.

La France : une périphérie catholique et hiérarchique vs un centre laïc et égalitariste

Ils mettent ainsi en avant deux fractures capitales permettant d’expliquer les distinctions au sein de l’espace national : aux terres de chrétienté s’opposent les régions anciennement déchristianisées, tandis qu’aux pays de famille souche, fidèles à un modèle familial hiérarchisé, s’opposent les terres de famille nucléaire aux habitudes plus égalitaires. Poursuivant leur démonstration, ils présentent une France périphérique, de tradition catholique et hiérarchique, et aujourd’hui dynamique, qui prendrait le pas sur le cœur du territoire, de tradition laïque et républicaine.

La persistance de très anciennes structures sociales

Si l’on peut déplorer une prise de position assez angéliste à l’égard de l’immigration et de ses conséquences, ainsi qu’un certain matérialisme dans plusieurs de leurs analyses — ainsi cette volonté d’expliquer le vote à droite en Alsace par le fait que les habitants y soient plus riches qu’ailleurs, sans prendre en compte la mémoire très patriote d’une terre plusieurs fois annexée par l’Allemagne — cette insistance sur le temps long est intéressante à bien des titres.

Elle l’est tout d’abord en ce qu’elle montre que notre pays continue à vivre sur des structures anthropologiques que la Révolution et les régimes qui s’en sont réclamés ont cherché à éradiquer : les pays de tradition hiérarchique, à savoir la Bretagne, l’Alsace et le Sud-ouest dans son ensemble, sont ceux où a été refusé le principe d’égalité entre les héritiers énoncé dès 1789. Souligner la prépondérance, deux siècles plus tard au bas mot, de ces survivances des coutumes d’Ancien Régime, montre ce qu’a d’inhumain, au sens propre, un régime se réclamant du principe de révolution, et reposant sur une perpétuelle remise en cause des structures les plus profondes de la société. C’est l’éloge de la tradition, du poids déterminant des héritages ancestraux et d’un gouvernement sur le temps long, qui accompagne ces tendances et les encadre par la coutume, sans prétendre les plier à une loi élaborée hors-sol. On peut tirer les mêmes conclusions de la mise en valeur effectuée par les deux auteurs de la diversité de situations que recouvre notre pays, totalement occultée par le jacobinisme et les injonctions aux mobilités déracinantes.

Un livre éloge involontaire du catholicisme dans ses conséquences sociales

Par sa mise en valeur de la persistance, dans les pays de culture catholique, de formes d’organisation héritées d’une pratique religieuse forte — bien qu’aujourd’hui en déclin — qu’ils recouvrent sous le vocable de « catholicisme zombie », l’ouvrage est aussi un éloge du catholicisme dans ses conséquences sociales : Bretagne, Alsace, Pays Basque et sud du Massif central sont ainsi caractérisés par des taux de chômage ou un pourcentage de familles monoparentales plus faibles qu’ailleurs, tandis qu’on y trouve moins de personnes se déclarant seules. De même, la formation technique y est de plus grande qualité, et c’est souvent là que se sont maintenues des industries anciennes. Ainsi, le catholicisme aurait freiné la dissolution du lien social suscitée par les récentes évolutions, et aurait favorisé le maintien d’un savoir-faire technique.

Le vote Front-National plus important en France centrale républicaine

Enfin, l’ouvrage analyse les motivations qui peuvent expliquer le vote Front national : il note que les régions les plus enclines à supporter la famille Le Pen sont issues du vieux cœur déchristianisé et républicain du pays : les régions catholiques, pour qui le catholicisme a atténué les conséquences déshumanisantes du libéralisme ambiant, sont généralement moins portées vers cette solution, si l’on excepte l’Alsace. Inversement, si la solution apportée par le Front national aux crises actuelles est plébiscitée par la France républicaine et égalitaire, c’est à la fois qu’il s’agit d’une réponse conservatrice et non traditionnelle, mais aussi que toutes les dérives reprochées — à tort ou à raison — au Front national par des détracteurs aussi courageux que nombreux ne sont que les fruits d’un stade antérieur de la modernité dont ils sont, bon gré mal gré, les héritiers fidèles.

Ainsi, Le mystère français rappelle la réalité d’une France antérieur à la République, dont cette dernière ne cesse de s’approprier les réussites. C’est aussi la caractéristique d’un pays dont les traditions, inscrites dans le temps long, résistent silencieusement à la sarabande du changement initiée par des réformateurs décalés dont l’idéologie ne s’accommode pas de ces réalités simples.

Savéan

Références   [ + ]

1. Hervé Le Bras, Emmanuel Todd, Le mystère français, (La République des Idées), Paris, Le Seuil, 2013, 309 p.