Notes de lecture : Le Dictionnaire du conservatisme passe à coté du légitimisme

Paru avant Noël 2017, le Dictionnaire du conservatisme aurait pu nous intéresser s’il avait fait la lumière sur le monde légitimiste, ses raisons, sa force juridique et sa solidité doctrinale. Or, bien que les princes Louis (actuel Roi de droit) et son père Alphonse y soient mentionnés, sa lecture déçoit rapidement. En effet, nous croyons revoir les injonctions de l’historien et politologue René Rémond (1918-2007) sur l’anachronisme de notre combat 1. Par ailleurs l’esprit consensuel de l’ouvrage mine une entreprise dont nous aurions pu attendre mieux.

Au fil des définitions, il apparaît que les trois directeurs n’ont pas compris les raisons de l’impossibilité fondamentale d’un conservatisme homogène à la française. Malgré un parti-pris judicieux en intégrant des collaborateurs appartenant à la « mouvance conservatrice » actuelle (comme Eugénie Bastié et Arnaud Teyssier), la confusion s’empare de l’ouvrage.

En guise d’exemple, prenons la très révélatrice notice sur le Parti conservateur faite par M. Gilles Richard. Celle-ci souligne avec une improbable naïveté la future possible, et on sait déjà intenable, unité des trois traditions conservatrices présentées au fil du dictionnaire, dans toutes leurs diversités : légitimisme, orléanisme, bonapartisme (et autre gaullisme …)

En effet, comment unir au sein d’une même famille politique cohérente des tendances aux références si disparates ? C’est leur rapport à la Révolution qui clive les conservatismes en deux camps irréconciliables, et condamne définitivement toute tentative de « fusion » (terme proprement orléaniste) des conservatismes.

L’ouvrage désigne pourtant clairement l’origine de deux grandes fractures du conservatisme :

– La première est l’interprétation erronée de la révolution anglaise de 1688. Certes protectrice d’un ordre social et politique, elle n’en fut pas moins une réaffirmation de la Réforme et de la primauté du Parlement en Grande-Bretagne.

– La seconde a trait à l’héritage révolutionnaire qu’une certaine droite a assimilé sans complexe (cf. les notices « Action Française 2 », « Nationalisme et Comte de Paris », les articles « Code civil et Collectivités territoriales » en sont d’instructives illustrations).

De ces deux ruptures naissent une infinité de teintes du conservatisme selon qu’il est protestant ou catholique, d’inspiration légitimiste, monarchienne ou républicaine.

On le voit, le conservatisme teinté de révolution fait fausse route depuis le début du XIXe siècle, car il se confond avec le souci de conserver l’ordre social bourgeois et libéral, celui de la Monarchie de Juillet, du Parti de l’Ordre 3 et de l’Ordre Moral 4.

Ainsi, l’offre politique de ce livre très actuel, bien que fourmillant de références historiques, demeure floue mais logique. Elle oscille entre Laurent Wauquiez et Marine Le Pen (leurs deux offres fusionnées de préférence), dans le sillon de la droite acoquinée à la Révolution et au populisme.

On comprend pourquoi le Dictionnaire traite de façon sommaire d’un personnage de l’envergure d’Henri V : Nous sommes en effet loin de la transcendance défendue par le légitimisme, loin de sa volonté de rétablir une institution politique garantissant aux personnes le droit naturel de vivre selon la loi naturelle voulue par le Créateur, loin de la recherche de la justice sociale et du salut des âmes. Aussi ne s’étonne-t-on pas que les notions non comprises de légitimité et de tradition monarchique se retrouvent mises de côté et reléguées aux seconds rôles 5.

C’est donc toute une composante du conservatisme français (religieuse, politique, sociale et administrative) qui se retrouve en marge et ignorée comme à l’accoutumé depuis 1958 6. Mais peut-être est-ce finalement heureux ? En effet, le légitimisme en travaillant au rétablissement d’une société naturelle hétéronome (comme les sociétés d’avant 1789) montre une idéal autrement plus attrayant que le conservatisme, forcément réactionnaire et bourgeois, dont l’ambition se limite à essayer d’enrayer la révolution actuelle pour tenter de rétablir la révolution d’avant-hier.

BR

 

 

Références   [ + ]

1. Des « fantaisies généalogiques » pour reprendre les termes de l’auteur dans son ouvrage Les Droites en France, Aubier, 1982 (page 281).
2. Faut-il rappeler que c’est en partie grâce à l’assimilation de la conception révolutionnaire de la nationalité que l’Action Française réfute les droits des Bourbons-Anjou au profit des cadets Orléans ?
3. Cette coalition conservatrice gagna les élections législatives de mai 1849. Constituée à part égale de légitimistes et d’orléanistes, elle ne put contrecarrer l’ascension de Louis-Napoléon Bonaparte.
4. On désigne par « Ordre Moral » le gouvernement conservateur (1873-1887) du très orléaniste duc de Broglie sous la présidence de Patrice de Mac-Mahon. Incapable de freiner l’évolution radicale de la jeune IIIe République, il chuta entraînant la démission de Mac-Mahon.
5. Dans son ouvrage consacré aux « Blancs d’ Espagne », Guy Augé rappelait une citation d’un historien spécialiste de la IIe République attrayant à ces coalitions purement matérialistes : « Le drame du légitimisme vient de ce que ses chefs sont des notables qui risquent de tout perdre dans un bouleversement socio-politique. La peur de l’anarchie a conduit la majorité des légitimistes- après avoir accueilli avec joie la révolution de février (qui apparut à beaucoup comme l’aurore du monde tant désiré) – à s’unir aux orléanistes pour défendre un ordre social que pourtant ils condamnent eux-mêmes. » Philippe Vigier, La seconde république dans la région alpine, (cité par Guy Augé in Les Blancs d’Espagne, page 30).
6. La Constitution du 4 octobre 1958 stipule que la France est une « République indivisible, laïque, démocratique et sociale ». Lors de la campagne référendaire visant à ratifier le projet de constitution, tous les partis jugés conservateurs (MRP, CNIP) et une majorité des évêques français ont soutenu le oui à la nouvelle constitution.