L’harmonie du corps politique vue par La Fontaine

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Le fabuliste témoin et prophète

Témoin oculaire de la monarchie de Louis XIV

Témoin oculaire du règne de Louis XIV, Jean de La Fontaine fut aux premières loges d’un règne que le vocable de « monarchie absolue » a contribué à apparenter à une forme de tyrannie. Pour autant, ce n’est pas l’atmosphère que manifestent les nombreux poèmes consacrés par le poète à la représentation métaphorique de la monarchie. L’apologue des membres et de l’estomac, repris par le fabuliste au fondateur du genre Ésope, lui permet ainsi de brosser une image de l’harmonie qui préside aux rapports entre gouvernant et gouvernés dans une société traditionnelle.

Les régimes traditionnels fondés sur le bien commun

Dans la société traditionnelle, en effet — qu’il s’agisse du régime aristocratique romain ou de la monarchie française —, l’objectif premier est le bien commun qui concerne également, mais selon des modalités d’action différentes, tous ses membres. Le corps politique traditionnel ne met de côté aucun des membres mais doit au contraire son harmonie à l’unité de leur diversité qui permet à chacun de concourir au bien commun selon sa fonction propre, comme l’estomac ou les jambes le font pour le corps. Dans une telle société, la révolution des membres contre l’estomac constitue un véritable suicide social et politique.

Les régimes modernes, ou l’égoïsme institutionnalisé

Un régime moderne, au contraire, ne peut connaître une telle harmonie : le choix du candidat d’un parti consacre en effet la « guerre de tous contre tous », car il ne garantit pas la recherche du bien commun mais la victoire d’une simple portion du corps politique qui ne représente jamais que les intérêts de quelques-uns. Fondé sur la division, et donc l’impossibilité de proposer une recherche harmonieuse et paisible du bien commun, un tel régime porte en lui-même l’assurance de sa propre destruction 1.

Les membres et l’estomac (Fables II, 2)

Je devais par la royauté
Avoir commencé mon ouvrage :
À la voir d’un certain côté,
Messer Gaster en est l’image ;
S’il a quelque besoin, tout le corps s’en ressent.

De travailler pour lui les Membres se lassant,
Chacun résolut de vivre en gentilhomme,
Sans rien faire, alléguant l’exemple de Gaster.
« Il faudrait, disaient-ils, sans nous qu’il vécût d’air.
Nous suons, nous peinons comme bêtes de somme ;
Et pour qui ? Pour lui seul ; nous n’en profitons pas :
Notre soin n’aboutit qu’à fournir ses repas.
Chômons, c’est un métier qu’il veut nous faire apprendre. »

Ainsi dit, ainsi fait. Les mains cessent de prendre,
Les Bras d’agir, les Jambes de marcher :
Tous dirent à Gaster qu’il en allât chercher.

Ce leur fut une erreur dont ils se repentirent.
Bientôt les pauvres gens tombèrent en langueur ;
Il ne se forma plus de nouveau sang au cœur ;
Chaque membre en souffrit, les forces se perdirent.
Par ce moyen, les mutins virent
Que celui qu’ils croyaient oisif et paresseux
À l’intérêt commun contribuait plus qu’eux.

Ceci peut s’appliquer à la grandeur royale.
Elle reçoit et donne, et la chose est égale.
Tout travaille pour elle et réciproquement
Tout tire d’elle l’aliment.
Elle fait subsister l’artisan de ses peines,
Enrichit le marchand, gage le magistrat,
Maintient le laboureur, donne paie au soldat,
Distribue en cent lieux ses grâces souveraines,
Entretient seule tout l’État.

Ménénius le sut bien dire.
La commune s’allait séparer du sénat.
Les mécontents disaient qu’il avait tout l’empire,
Le pouvoir, les trésors, l’honneur, la dignité ;
Au lieu que tout le mal était de leur côté :
Les tributs, les impôts, les fatigues de guerre.
Le peuple hors des murs était déjà posté,
La plupart s’en allaient chercher une autre terre,
Quand Ménénius leur fit voir
Qu’ils étaient aux Membres semblables,
Et par cet apologue, insigne entre les fables,
Les ramena dans leur devoir.

Références   [ + ]

1. Luc 11, 17 « Tout royaume divisé contre lui-même périra ».