La noblesse aujourd’hui, état des lieux d’un Ordre en déclin

De la survivance d’un Ordre lié à l’Ancien Régime

Morte civilement depuis 1848, les nobles en France ne représentent aujourd’hui que trois mille familles, soit cent mille individus (0,2 % de la population française). Du fait de la disparition de la monarchie, la noblesse est devenue une caste fermée ; la seule possibilité d’en faire partie est d’y naître ou bien, dans le cas d’une demoiselle non noble, de se marier avec un descendant d’une famille aristocratique. Mais au vue des règles démographiques sévères qui régissent les sociétés, la pérennité du monde nobiliaire peut paraître plus qu’incertaine si la situation politique n’évolue pas dans les prochains siècles.
Cela fait donc cent cinquante voire deux cents ans — si nous remontons à la première Révolution — que la noblesse française vit en apnée dans un monde qui lui est de plus en plus en défavorable. En attendant le retour du Roi, elle défend, presque inconsciemment, l’essence de son être, ce pourquoi elle est née et ce qui la caractérise.
Mais pourquoi donc défend-elle tout cela ? Les raisons ne semblent pas être politiques car en réalité, cela fait bien longtemps que les chances de restaurer un monarque semblent s’être envolées ; quand bien même cet évènement surviendrait, chaque famille noble sait qu’elle ne retrouvera jamais la place qu’elle occupait dans la société d’Ancien Régime. De plus, nous pouvons également émettre l’hypothèse que les nobles se pensent illégitimes pour défendre la cause monarchiste, pouvant être suspectés de ne pas défendre des principes universels, mais également des intérêts particuliers. Enfin, sans aucun doute, tapi au fond de l’inconscient nobiliaire, le souvenir tranchant de la guillotine achève de tuer dans l’œuf toute velléité de reprendre une position prééminente et officielle dans la société française.

Persistance de la spécificité nobiliaire

Malgré tout, la noblesse continue de former un clan à part dans notre société. Cette dernière la considère-t-elle encore comme une élite pour autant ? À la marge peut-être. Et la noblesse elle-même se considère-t-elle encore comme étant une élite ? Beaucoup le pensent certainement un peu, dans le secret de leur cœur, mais il serait prétentieux de l’affirmer à haute voix.
Néanmoins, la conscience d’un particularisme existe bien. La noblesse suscite un « réflexe de non indifférence » pour employer l’expression de l’historien Mension-Rigau. Si elle a cessé de revendiquer l’appartenance à l’élite officielle du pays, elle n’en continue pas moins à se comporter comme telle. Question d’habitude serions-nous tentés de dire ! Habitude forgée par des siècles d’héritage et de transmission qui se sont perpétués sans faillir.

Ce poids de l’Histoire et de la transmission dans la constitution d’une identité spécifique au milieu nobiliaire est absolument fondamental. Car c’est au nom d’une tradition, tradition éprouvée et vérifiée par des siècles d’empirisme, que la noblesse, dans son ensemble, continue les tâches qu’elle avait entreprises il y a quelques mille ans. Ici la tradition n’est pas à prendre dans le sens du folklore, d’habitudes surannées, de gestes immémoriaux répétés génération après génération dans le seul but de rester accroché à un passé révolu comme le naufragé à sa bouée. C’est la tradition du Bien Commun. Si la vertu peut se définir comme étant l’habitude du bien, alors la tradition nobiliaire est l’habitude d’être au service du Bien Commun, ancrée non pas seulement dans un individu seul, mais inscrite collectivement au cœur d’une famille grâce à une dynamique forte : hériter, transmettre, s’adapter.

Les trois piliers de la pérennité aristocratique

À l’origine, les nobles ont été admis et désignés en tant que tels en vertu de capacités particulières. Distingué pour sa vertu, l’individu agrégé à la noblesse a ensuite à charge de transmettre cette même vertu à ses enfants et ainsi de suite jusqu’à nos jours. Le lignage et la référence à un passé plus ou moins mythifié mais glorieux sont donc essentiels pour comprendre l’attitude du noble en tant qu’individu dans la société dans laquelle il évolue. Il est enfermé dans un triangle vertueux qu’il s’agit d’analyser.

L’héritage

Cette donnée est fondamentale par rapport à la référence au passé. Quand nous parlons d’héritage, nous parlons aussi bien d’un héritage matériel qu’immatériel, les deux étant intrinsèquement liés. L’individu reçoit notamment les récits de l’histoire familiale qui se confondent souvent avec la grande Histoire. Ces récits, qu’ils soient oraux ou écrits, donnent de la profondeur à la famille, légitiment des valeurs qu’elle reconnaît comme essentielles et inscrivent l’individu dans une succession de générations. Ces valeurs (bonnes manières, retenue, patriotisme, religion, dépassement de soi, altruisme, etc.) sont également transmises comme étant un capital moral inaliénable.

De la même manière, l’héritage matériel (tableaux, armes, gravures, livres, chevalières, châteaux, etc.) vivifie la mémoire familiale, la réactualise et garantit la famille comme lieu de mémoire et d’histoire. Toute cette histoire, ces valeurs et ces biens dont héritent la personne, lui rappellent le primat du collectif sur l’individuel, de la lignée sur l’homme seul. C’est ainsi que le jeune noble est habitué, dès son plus jeune âge, à ne pas dire « je suis noble », mais « ma famille appartient à la noblesse » ; ce qui est sensiblement différent. C’est une démarche d’humilité par rapport au passé : l’homme ne se construit pas lui-même, ce sont ses ancêtres et sa lignée qui ont forgé la réputation de sa famille et qui lui donnent les armes, les compétences et la légitimité pour assurer à son tour la pérennité du nom et du statut de la famille.

Toutefois, le danger d’un tel héritage est de sombrer dans un passéisme mortifère. L’homme de tradition qu’est le noble sombre alors dans un conservatisme stérile. L’histoire familiale, les ancêtres glorieux, l’utilisation d’un titre ne doivent être envisagés que dans une perspective fertile par rapport au présent et au futur. Une menace sourde plane sur certains nobles, celle d’être considérés, un peu vulgairement, comme des « fins de race », plus occupés à admirer leur arbre généalogique qu’à se consacrer au présent et à l’avenir qu’ils craignent par-dessus tout. Le passé devient alors une prison dans laquelle des descendants de prestigieuses lignées seraient tentés de s’enfermer par crainte d’affronter l’époque et le monde. Le remède à ce travers se trouve dans la transmission et l’adaptation.

La transmission

Le noble qui est dans le monde ne reçoit pas un héritage pour le dilapider. Il est le contraire de l’enfant prodigue. Il hérite pour plusieurs raisons dont une des plus importantes est de transmettre. L’important n’est pas sa personne mais le passé qui le précède et l’avenir qui lui succède. Lui n’est qu’un maillon entre les deux chaînes d’un temps aux allures d’éternité. Cette transmission n’est pas seulement une signature au bas d’un testament. Elle est un défi de toute une vie. Défi que la tradition familiale perdurera comme si de rien n’était, avant même que la terre ne finisse de recouvrir son cercueil. Cette transmission a un effet quasi cathartique pour celui qui reçoit un tel héritage et qui se sait insolvable par rapport à ceux qui le lui ont légué. La transmission est le secret de l’éternité des familles nobles.

Ainsi un jour, une jeune homme issu d’une famille de nobles bretons, racontait des anecdotes familiales et notamment évoquait le rôle de sa famille dans la guerre de succession de Bretagne en formulant une phrase de la manière suivante : « nous étions présents lors du combat des Trente ». Il employa la première personne du pluriel, le « nous », d’un air très naturel, comme s’il s’agissait de ses frères et de lui-même, alors qu’il évoquait un combat qui se déroula en plein cœur du XIVe siècle.

Savoir s’apparenter aussi intimement à des ancêtres du XIVe serait en quelque sorte le secret d’une bonne transmission. Car si l’on accepte de côtoyer aussi étroitement la vie et la gloire de ses ancêtres, on accepte aussi les devoirs que cela représente. C’est le fameux « Noblesse oblige ».

Transmettre ce capital moral et parfois matériel d’une noblesse familiale implique de le faire vivre. On ne transmet ni des ruines ni des cadavres. Pour vivifier cet héritage fragile, l’individu qui souhaite le voir perdurer à la future génération doit sans cesse avoir le souci du temps présent dans lequel ce capital va évoluer et devoir s’épanouir.

L’adaptation

En cherchant à s’adapter, le noble ne cherche pas à être dans l’air du temps. L’aphorisme de Gustave Thibon lui est comme à beaucoup familier : « être dans le vent, voilà l’ambition d’une feuille morte ». Son objectif est tout autre. Il s’agit pour lui de concilier les traditions à son époque, de les ajuster selon les exigences pour les garder vivantes et pour continuer à les valoriser en les servant. Loin d’être un folklore, elles sont un contenu sans cesse actualisé qui lui permet d’abord de rester au diapason des autres élites, et ensuite de continuer à perpétuer l’œuvre familiale.

Que serait devenu la noblesse si elle avait continué à considérer que travailler était déroger à son milieu ? À l’heure qu’il est, les quelques 100 000 personnes qui composent la noblesse seraient sur le bord des routes à mendier leur pain. Au XXe siècle, après les deux guerres mondiales qui brisèrent définitivement l’économie terrienne, les derniers rentiers virent leur progéniture se lancer dans les hautes études, les concours ou même encore reprendre à leur tour le manche de la charrue. De même, les mariages avec des femmes de la haute bourgeoisie ont été plus nombreux, annonçant une volonté et une nécessité de se fondre à l’élite du temps pour rester à son diapason.

Cette adaptation permanente aux besoins de l’époque donne à la noblesse française un caractère très actuel durant les deux siècles qui succèdent à la Révolution. La meilleure preuve est la volonté constante de la bourgeoisie voire de la classe moyenne d’imiter les manières et les coutumes de l’aristocratie durant le XIXe comme durant le XXe siècle. Cette volonté trouve son expression la plus frappante dans le rachat de noms, de titres ou de simples particules pour s’agréger au milieu nobiliaire. À tel point, qu’une poignée d’aristocrates décidèrent de fonder en 1932 l’Association d’entraide de la Noblesse française (plus connue sous le nom d’ANF), dans le but d’assister les plus nécessiteux de la noblesse mais aussi de reconnaître les faux nobles grâce à une commission des preuves chargée d’enquêter sur l’origine des familles voulant intégrer l’Association. Les pères fondateurs décrivirent d’ailleurs cette dernière comme étant une…

… Œuvre de justice, car nous désirons que le vrai et le faux cessent d’être confondus ; œuvre de charité : appui moral, secours financier pour éviter la chute de nos familles .

En définitive, cette ferme résolution de s’adapter permet au noble de chercher à se dépasser durant toute sa vie. Loin de se tenir en marge de la société et des autres élites, il les fréquente, cherchant à se dépasser pour ne pas être marginalisé. Son héritage l’y contraint pour de ne pas démériter de la gloire accumulée par ses ancêtres. Reste que l’adaptation ne doit pas signifier trahison : l’admiration de la classe moyenne et de la bourgeoisie à l’égard de la noblesse tient largement à son statut de symbole d’une tradition immémoriale, qui lui permet, certes, de s’adapter en tout temps, mais à condition de maintenir sa fidélité à cet ensemble de valeurs qui garantit sa spécificité, sous peine de subir une déchéance spirituelle à défaut d’être sociale.

Hériter, transmettre et s’adapter sont donc le triptyque sur lequel la noblesse repose sa longévité, sa permanence, sa résilience et sa spécificité. Ces trois piliers ont, certes, quelque chose de très théorique car ils ne sont bien évidemment pas appliqués scrupuleusement et encore moins dans un programme établi, planifié et uniformisé. Mais ils sont contenus de manière confuse dans l’ensemble de ce que l’on pourrait appeler l’éducation nobiliaire. Dans tous les cas, ils expliquent pourquoi et comment la noblesse survit en tant que noblesse, deux siècles après la Révolution.
Néanmoins il est fondamental de voir dans quelle mesure le monde de la noblesse entend réaliser les devoirs et les principes qu’elle préserve au sein de ses familles. Cinq domaines peuvent être dégagés comme étant des apanages de la noblesse, dans lesquels la vertu (idéal du gentilhomme) et les devoirs (idéal de la chevalerie) cultivés par cette dernière s’épanouissent librement.

Une critique de la noblesse : un milieu sans homogénéité

Nous évoquions tout à l’heure ce fameux « réflexe de non indifférence » qu’a théorisé l’historien Mension-Rigau. Ce réflexe est autant dû à l’aura et au prestige historique de la noblesse qu’à sa légende noire. La noblesse est un ordre. Elle est en cela à l’image de la société et est capable du meilleur comme du pire. Cette observation, juste hier, l’est encore plus aujourd’hui. La société moderne a frappé de plein fouet chaque institution, chaque corps, chaque communauté, chaque famille et chaque individu. La noblesse n’y échappe pas, tout au contraire. Dans ce milieu qui se réclame de tant de belles valeurs, le contraste est encore plus saisissant que de voir tant de familles trahir ces nobles idéaux qui animèrent, à une époque, les membres de ces dites familles. C’est en cela que la noblesse n’a jamais été un tout homogène et ne le sera sans doute jamais. Certains historiens n’hésitent pas d’ailleurs à parler des noblesses pour signaler les divergences existantes.

Vertu publique et vice privé : le syndrome de la coquille vide

À cet égard, la haute aristocratie souffre toujours des mêmes maux qui pouvaient la saisir sous l’Ancien Régime. Une affection désordonnée du pouvoir, de la richesse ou de la reconnaissance de son statut d’élite conduit certaines familles à s’abandonner à l’esprit de la modernité. Qu’importent les valeurs que porte un nom chargé d’histoire pourvu qu’il soit un passe-droit, l’emballage brillant d’un paquet désespérément vide.

Ces grands noms qui se compromettent ainsi renvoient une image d’autant plus exécrable qu’ils fréquentent des milieux qui leur donnent pignon sur rue. Ce sont ces personnalités qui entretiennent l’imaginaire de toutes les tares que certains attribuent traditionnellement à la noblesse : arrogance, hubris, avidité du pouvoir, besoin de la reconnaissance d’un petit milieu entre soi, etc. Ce sont des critiques qu’il est courant d’émettre et d’entendre, en particulier au sujet des grandes familles. Loin de nous l’idée de ranger dans le même lot l’intégralité des lignées nobiliaires, ; cependant, ces travers les menacent peut être plus particulièrement en raison de leur passé et leurs inclinations historiques.

Les autres problèmes de la société se retrouvent également dans l’ensemble du monde nobiliaire. Ainsi depuis plusieurs années, l’ANF est confrontée à un serpent de mer qui jaillit régulièrement : la reconnaissance des descendants de couples divorcés remariés. La pression fut telle que ce projet faillit être accepté, manifestant ainsi la contamination d’idées libérales et progressistes d’un grand nombre de familles au sein de ce milieu pour que cela devienne un sujet conflictuel dans les instances d’une telle association.

Maintien du statut social et dégradation de l’héritage

La noblesse peut paraître également un milieu bien hypocrite à celui qui n’est pas averti. En effet tout en continuant à se réclamer des valeurs de l’aristocratie, des familles sombrent par derrière. Un attachement à la terre via de belles propriétés et des parties de chasse, une affection particulière accordée aux titres, aux chevalières et en somme à tous les côtés pimpants de la noblesse, et une défense affectée de valeurs conservatrices dans la société cachent parfois un écroulement des valeurs profondes qui fondent la noblesse.

Ainsi, quelques familles de cet acabit, notamment en Île-de-France, ont laissé sombrer lentement leur progéniture dans une dépravation morale en se voilant la face. La préoccupation principale des parents résidant surtout dans le fait que les enfants puissent continuer à fréquenter d’autres nobles et qu’ils puissent réaliser des mariages où les noms des famille de chaque parti sonneraient agréablement sur le faire part. À côté de cela, les enfants se moquent des valeurs conservatrices de leurs parents quand ils n’en ont pas honte, mènent une vie dissolue, et désertent leur milieu traditionnel dès que leurs parents ne veillent plus sur eux. C’est une réalité qui menace une noblesse mondaine, dont le paraître et l’affectation, priment plus que tout. Les parents pensent qu’ils n’ont rien renié et les enfants ne font plus que semblant : il ne restera plus grand chose de l’héritage pour la prochaine génération.

Un fléau dévastateur : la honte de soi

Nous évoquions la honte des valeurs. Cette honte peut avoir des ravages plus dévastateurs qu’il n’y paraît. Un noble, du fait de son nom, sait qu’il véhicule clichés et fantasmes. Lors d’une conversation avec un inconnu, il part avec deux siècles de retard. Pour ne pas passer pour les ringards du groupe social dans lequel ils évoluent, certains ont tendance à renier en bloc leur héritage. Ces gens là peuvent se montrer encore plus extrémistes que bien des sans-culottes durant la Révolution.

Ce rejet commence par l’indifférence la plus totale à l’histoire familiale, le refus même de l’évoquer, comme s’il ne s’était rien passé. Mais également par le refus des devoirs qu’assument encore de manière traditionnelle bon nombre de descendants des familles nobles et par le refus même des signes extérieurs d’appartenance à ce milieu. C’est le sabordage d’une lignée par la volonté égoïste d’un individu ne voulant pas assumer ce qu’il est. La quintessence de l’individualisme moderne qui sacrifie sur l’autel de son ego un héritage multiséculaire en forçant à indifférencier sa famille à toutes les autres.

Il faudrait évoquer très rapidement deux derniers domaines où la noblesse a pu déchoir du modèle qu’elle prétend encore défendre depuis la Révolution, reniant bien des principes de son milieu. En effet la noblesse cultive le sens de la famille et nous lui prêtons d’ailleurs bien souvent cette qualité. Mais les héritages, et notamment la difficulté que représente le fait de devoir découper les biens en parts égales, ont suscité des drames familiaux. Dans un milieu où le sens de la famille est dressé au pinacle, les désunions rythmant les décennies depuis la Révolution offrent des contre-exemples manifestes. Une des plus célèbres d’entre elles est celle qui survint dans la famille d’Orléans à la fin du XXe siècle. L’errance politique d’une partie de ses membres est là aussi le signe d’un profond malaise identitaire du milieu nobiliaire.

La noblesse est perpétuellement en quête d’idéal et la politique offre aux individus des idéaux auxquels se raccrocher, notamment dans les régimes démocratiques qui favorisent une effervescence politique et donc une multiplicité de l’offre. Certains nobles ont été séduits par des causes qu’ils pensaient très souvent être toujours en lien avec ce qu’ils avaient reçus. On peut évoquer le cas souvent méconnu de ces nobles ayant versé dans le socialisme par un dévoiement du catholicisme social ou le cas célèbre et controversé de « la princesse rouge », Marie-Thérèse de Bourbon-Parme. Citons également, pour mémoire, les nobles ayant versé dans une collaboration active en revêtant l’uniforme SS au sein de la division Charlemagne, comme le tristement célèbre aumônier Monseigneur Jean de Mayol de Lupé.

À quoi est due cette errance politique, cette recherche désespérée d’idéaux auxquels se raccrocher ? Nous pouvons sans aucun doute l’imputer à l’abandon progressif du combat monarchiste à la fin du XIXe et au début du XXe et notamment à l’échec cuisant de l’Action française, ultime soubresaut d’un royalisme déjà certes dévoyé mais auquel beaucoup avaient cru. Il est donc bien essentiel de rappeler par ces nombreux exemples et cas de figure que la noblesse n’est pas un tout homogène. Elle aussi a ses traîtres, ceux qui se sont laissés aller, ceux qui n’y croient plus et ceux qui n’y ont jamais cru. Cela serait un contresens historique et sociologique de dire que la noblesse est un corps sans tache, au contraire, n’hésitons pas à voir ses facettes obscures, elle nous est ainsi plus humaine, plus accessible.

Finalement le fait qu’il existe aujourd’hui tant de diversité au sein de la noblesse, prouve, s’il le fallait, que c’est un milieu qui vit, qui respire et qui évolue au même titre qu’une société. Malgré cela, des familles continuent à cultiver les valeurs propres de la noblesse, dans les domaines cités précédemment, montrant par là même que l’idéal qui les animait jadis avait une force intrinsèque, éloigné d’une quelconque défense de ses intérêts particuliers et qui a gardé une inertie jusqu’à nos jours alors que la société traditionnelle dans laquelle il s’épanouissait a disparu depuis deux cents ans.

L’enracinement

Un des domaines cher à l’aristocratie française est son rapport à la terre. C’est un rapport charnel, affectif et quasi consubstantiel.

Le fief, lieu de la tradition et de la mémoire

La noblesse, à son origine, est née sur les fiefs qui lui avaient été confiés. Cette tradition d’un ancrage territorial s’est propagée et perpétuée, bien après la lente érosion de ce modèle. De nombreux noms de famille de la noblesse font écho aux endroits auxquels ils se sont liés à un moment ou à un autre de leur histoire (Bussy, Serrant, Rohan, etc.). Rappelons, cependant, que la particule et la noblesse n’ont, en soi, rien à voir, puisque la particule indique la propriété alors que la noblesse est une qualité.

Toujours est-il que ce lien à la terre s’est perpétué, même au sein de la noblesse de robe qui a cherché à s’établir sur des domaines ruraux. Si le XVIIIe siècle a été indéniablement le siècle des salons urbains au détriment des propriétés terriennes, le XIXe a vu un retour en force de la noblesse au sein de de ses domaines. Cette démarche s’inscrivit notamment dans une volonté de…

… renouer avec la chaîne des temps que de funestes écarts avaient interrompue …

… selon les mots de Louis XVIII. Le souvenir des passions révolutionnaires qui avaient saisi les villes, la naissance du romantisme qui s’éprit de la campagne et l’essor du modèle foncier furent également les causes qui finirent par réconcilier la noblesse avec son ancrage terrien et rural.

Aujourd’hui le lien entre l’aristocratie et « la France des territoires » (pour utiliser une expression d’énarque) se matérialise encore par la présence des 45 000 châteaux qui veillent nos campagnes et nos villes, plus nombreux que les quelque 36 000 communes françaises. Beaucoup de familles de la noblesse s’accrochent encore à ces territoires, chérissant le lien et la place qu’elles y occupent.

Le château, symbole de l’enracinement terrien

Le château est évidemment le lieu privilégié où la noblesse développe son amour du patrimoine en tant que patrimoine, mais aussi comme lieu de famille et enfin comme lieu d’un réseau privilégié avec les populations locales.

Quelques rares familles sont ancrées sur des territoires depuis des siècles, comme les Rohan qui possèdent le château de Josselin depuis 1000 ans ou bien encore les Goulaine, établis dans le château du même nom depuis le Xe siècle. Ce sont bien évidemment des exceptions car la plupart des châteaux ou des grandes propriétés sont en réalité dans les familles depuis bien moins longtemps que cela (quelque deux cents ans en moyenne). Elles s’y sont établies de manière pérenne après la révolution pour perpétuer l’histoire familiale en créant une sorte d’îlot à contre courant de la société post-révolutionnaire. Étendard, ralliement, refuge et symbole identitaire, le château représente encore beaucoup pour les familles aristocratiques. Ancien lieu de pouvoir, lieu d’Histoire et de mémoire, le château est la demeure par excellence de la noblesse.

L’ancrage territorial, un enjeu politique contemporain

Cet ancrage territorial est un enjeu clef pour notre époque. À l’heure où les élites économiques et politiques sont taxées d’élites déracinées, d’élites hors-sol (fin des députés maires, industries en délocalisation) nous pouvons comprendre le capital sympathie qui entoure ces élites de proximité que sont les nombreuses familles de la noblesse encore disséminées partout sur le territoire français et qui ont sur leurs épaules des morceaux entiers du patrimoine culturel français.

Un attachement presque aussi viral qu’anecdotique noue certaines populations avec « leurs nobles ». Ainsi durant les années 80, à la mort d’un comte, propriétaire de quelques métairies, sa famille et les paysans louant les terres des fermes furent réunis devant le notaire. L’assistant de ce dernier commença la lecture du testament par les mots suivants : « En présence de maître … » en parlant du notaire. À cet instant, un des paysans se dressa dans la salle et s’écria « Mais ce n’est pas lui notre maître, notre maître, il vient de mourir ! ». Cette scène qui se déroula donc à la fin du XXe siècle à quelque chose de surréaliste tant elle paraît jaillir d’un autre temps. Néanmoins, il est indéniable que nombreuses sont aussi les familles qui ne possèdent plus de grandes bâtisses qui incarnent ce lien.

Un attachement concret sans « préjugés de classe »

Un attachement symbolique et presque de principe continue à irriguer l’imaginaire noble. Aussi, à titre d’exemple, un aristocrate décida dans les années 1950 de s’adonner à l’agriculture rompant avec la vie parisienne et très intellectuelle de son propre père. À l’occasion de son mariage en 1955, le duc et la duchesse de Lévis-Mirepoix lui offrirent un traité agricole du XVIIIe siècle dans lequel ils inscrivirent la dédicace suivante :

Pour le Comte de …. qui fonde son foyer sur un des grands principes de l’ANF, la continuité terrienne.

Cette attention est très révélatrice de la part d’un descendant d’une des plus grandes familles de France et d’un des grands intellectuels français de son époque. Loin des préjugés de classe qui peuvent animer certaines élites, la noblesse voit avec très bon œil ce qui vient de la terre comme garantie d’une stabilité, d’une tradition et d’un enracinement des familles et donc des individus. De cet enracinement traditionnel est né une forme de patriotisme dont la noblesse s’est toujours targuée et qu’elle sait incarner avec brio.

Les honneurs de la guerre

Cet enracinement, ce lien à la terre est la base de la conscience aiguë d’une Patrie chez la noblesse au sens de la terre des Pères. Et cette conscience se concrétise dans le métier des armes.

Le service public renouvelé sur les champs de bataille

En effet, le XIXe a vu l’éclipse de la figure royale pour laquelle la noblesse se battait habituellement. Mais née sur les champs de bataille, la noblesse ne pouvait se résoudre à abandonner la carrière des armes. La France, la patrie furent les nouveaux motifs trouvés pour continuer à se distinguer dans les armées. Des familles qui avaient tout sacrifié pour la cause royale lors de la Révolution, sacrifièrent à nouveau tout pour les combats de la République française. Ainsi la famille Charrette de La Contrie fut le berceau de deux figures emblématiques : François Athanase, un des plus brillants chefs vendéens et le colonel Athanase, dont la geste lors de la guerre de 70 avec ses zouaves pontificaux au service de Gambetta, n’est plus à raconter tant elle est célèbre. Paradoxe et complexité de ces familles pour qui marcher sous un drapeau représente un devoir quasi mystique. Le Roi n’étant plus présent, la noblesse l’a remplacé par la Patrie pour laquelle elle verse son sang depuis un siècle et demi.

Au-delà de cette vision un peu romantique des choses, l’armée a eu l’avantage (peut-être moins aujourd’hui) d’offrir des carrières rémunératrices sans déroger par le travail, tout en offrant l’avantage de continuer à servir l’État à des postes de haute responsabilité en invoquant le fameux service de la Patrie, sans se compromettre directement avec la République.

L’impôt du sang, ou le seul privilège que la République n’a pas aboli

Toujours est-il que bien que les Français lui aient ôté ses privilèges, la noblesse continue à verser, au prix fort, le fameux impôt du sang. Mépris ou panache ? Orgueil ou fierté ? Habitude ou contrainte du nom ? Peut être un peu de tout cela réuni. Elle oppose aux autres élites une tradition militaire pluri-séculaire qu’elle brandit avec véhémence à chaque fois que la France tremble devant un ennemi.

Loin de se défiler à ce devoir comme ce fut reproché à certaines élites françaises lors de la Grande Guerre, elle se distingue même par un bilan conséquent que nous pouvons brièvement contempler : À la fin du XIXe, elle représente 12% des saint-cyriens. Durant la Grande Guerre, 5 à 6% de ses membres sont tués. Comparativement, la population française totale ne compte que 2 à 3 % de morts. Cette guerre a vu s’éteindre nombre de familles à cause de leur implication totale dans ce conflit (20 à 25% des nobles mobilisés sont tués). Les familles diront d’ailleurs qu’elles ont donné « leur or et leurs enfants » à la France durant cette guerre.

La noblesse, fer de lance de la Libération

Pendant la Seconde Guerre mondiale, la noblesse s’est taillée une place d’honneur dans la résistance. Le premier résistant fusillé est le capitaine de corvette Henri Honoré d’Estienne d’Orves. De nombreux nobles entrent en résistance, dans des postes de responsabilité dans les maquis grâce aux réseaux locaux et à l’aura dont ils jouissent encore largement. Des noms sont devenus de véritables exemples de résistants modèles comme Hélie de Saint-Marc ou la famille Gaultier de Carville.

À la tête des forces militaires de la France libre, la noblesse jouit d’un prestige tout particulier. La première armée du Sud est sous les ordres du général Lattre de Tassigny et de son adjoint de Larminat. De son côté, le général légitimiste Leclerc de Hauteclocque commande la 2e DB… nous pourrons ainsi multiplier les exemples, à commencer par celui de Thierry d’Argenlieu qui fut à l’initiative du choix la croix de Lorraine pour s’opposer à la croix gammée. Au total, pas moins de 4,4% des compagnons de la libération sont des nobles.

Aujourd’hui, la noblesse fournit encore 2% des Saint-Cyriens, 10% des officiers de la Royale. Il y a quelques années, le plus haut gradé de l’armée de Terre, Pierre de Villiers, témoignait de cette tradition. L’imaginaire des officiers est encore très marqués par la présence des nobles dans l’armée, du fait de leur « surreprésentation relative » dans les postes de commandement.

Un sens du sacrifice transmis et cultivé

Tous ces chiffres ne peuvent pas être le fruit que d’une coïncidence tout à fait fortuite à notre propos. Ils sont le fruit d’un souffle, d’une flamme qui anime la noblesse, rayonnant par sa loyauté à son pays. Elle envoie un message particulier dans un contexte où les élites du pays sont accusées d’être apatrides, et où le sens du devoir et du sacrifice est de moins en moins vivace. C’est encore un milieu où donner sa vie pour une cause supérieure est vue comme un honneur et un devoir naturel. Laissons le vice-amiral d’Harcourt conclure cette réflexion :

Le seul privilège qui reste à l’aristocratie est de fournir des chefs sur les champs de bataille et d’y donner l’exemple. L’aristocratie n’a pas le monopole du courage et de l’aptitude au commandement, mais elle élève ses enfants dans l’idée que la guerre (si elle vient) doit les voir aux postes les plus exposés, que là où d’autres peuvent attendre d’être appelés, ils doivent s’offrir.

La transcendance au cœur de l’éthique noble

La question du sacrifice ultime appelle en réalité la question de la transcendance. Un dictionnaire propose de définir la transcendance comme étant ce « qui dépasse l’action et la connaissance, qui suppose un principe supérieur ».

Le secret d’une longévité admirable

Cette supposition d’un principe qui lui est supérieur est peut-être le secret le plus profond que la noblesse conserve en elle-même pour préserver sa qualité. La religiosité du milieu noble s’observe assez facilement que cela soit dans les paroisses rurales ou urbaines. Une statistique, un peu inexacte certes, peut certainement rendre compte de cette réalité. En effet, le nombre de chevalières, assez conséquent relativement au nombre de fidèles, constitue un indicateur intéressant de la persistance des nobles dans l’assistance à la messe.

De même, les noms qui composent le clergé sont également des indicateurs fiables de ce phénomène. La sociologue Monique de Saint Martin a évalué à 4% le nombre de nobles dans le clergé parisien en 1988. Il serait révélateur de consacrer une étude de la représentation nobiliaire dans les tendances conservatrices (au sens large) de l’Église : elle abonderait certainement sur le fait que les nobles sont des hommes de tradition et de Foi.

Cette religiosité du milieu est sans aucun doute dû aux dynamiques décrites plus haut de l’héritage et de la transmission dans lesquelles la noblesse excelle. Ce goût d’un idéal, d’un ordre sacré persiste malgré et contre tout. La noblesse semble encore très attaché « au service de Dieu » qui anima jadis ses pères jusque sur les rivages du Levant. Ce sont même des préoccupation très concrètes au vue des œuvres pieuses qu’elle essaime depuis la Révolution.

La plus fameuse d’entre elles est l’Œuvre des campagnes, fondée en 1857, par des représentants de la noblesse et du clergé, soucieux de rechristianiser les campagnes. Cette aventure extraordinaire qui perdure encore aujourd’hui et qu’a étudié Monsieur Mension-Rigau dans son livre Le donjon et le clocher, prouve une fois de plus le souci constant de la question religieuse pour la noblesse.

Relevons un dernier chiffre, plus actuel : le conseil d’administration de l’Œuvre de soutien aux églises de France est composé aux deux tiers de nobles. Cette permanence du divin au-dessus d’elle tend à remettre, s’il le faut, la noblesse à sa place. Elle n’est pas tout, elle n’est pas un absolu et l’obligation de suivre une morale naturelle et chrétienne parfait ses vertus humaines qui découlent bien souvent de cette origine chrétienne. En effet, les codes et les valeurs aristocratiques sont enfants de la chrétienté et les dissocier empêcheraient de les comprendre correctement. C’est ce qui fait leur grandeur. L’aristocratie française est une noblesse sans aucun doute du fait de son rapport au divin, au sacré. Napoléon l’avait compris en disant que…

… l’homme n’est jamais si grand qu’à genoux devant Dieu.

La mémoire : une forme de lien particulier à la transcendance

La noblesse s’inscrit-elle réellement dans une quête de la Vérité ou seulement dans une quête de la grandeur ? Peut être que ces deux choses sont plus liées qu’on ne le pense. Mais les nobles ont d’autres moyens pour connaître des formes de transcendance. En effet les familles nobles ont une mémoire de plusieurs siècles d’Histoire. Leur nom a été leur manière à elles de déjouer la mort, de frôler le secret de l’immortalité.

Des profondeurs des règnes des rois jusqu’à l’ère de la conquête de Mars, elles sont là, immobiles et impassibles. La vieille formule de la monarchie « le Roi est mort, vive le Roi » signifiait que malgré la mort du monarque, la fonction royale perdurait sans discontinuité avec son successeur. Le nom de famille joue un peu ce rôle pour les familles nobles. Les individus passent, le nom et la famille persistent. La profondeur de l’avant et de l’après saisissent l’individu, l’homme est dépassé par le temps long. Temps long qui fait tant défaut aux élites politiques actuelles vivant sur l’instantanéité, les sondages, la prochaine élection.

La permanence historique de la noblesse offre un cadre rassurant pour celui qui l’observe et un cadre structurant pour celui qui y vit. L’individu est tenu à certaines actions commencées dans le passé par ses ancêtres qui le transcendent, et qui seront continuées par ses descendants qui le dépassent. Le temps joue en faveur de la noblesse.

Si nous réfléchissons bien, une grande partie des valeurs nobiliaires découlent de ce goût de la transcendance : l’honneur, la parole donnée, la défense du nom, le service d’Autrui… Autant de choses qui, si l’on ne croit à rien, si l’on aspire à rien, ne veulent rien dire et, au contraire, gênent l’individu dans une réussite personnelle et individualiste. Certains veulent croire que c’est par ce goût et cette recherche perpétuelle de la transcendance et d’un certain idéal que la noblesse s’est distinguée, bien après la Révolution dans le dévouement pour le Bien Commun, au service d’autrui.

Le service d’Autrui et de la Cité

« Défendre la veuve et l’orphelin » : c’est par ces paroles bien connues qu’un des devoirs des chevaliers était énoncé lors de la cérémonie de l’adoubement. Cette prise en compte du plus faible par une élite est révélateur du rôle qu’elle entend s’attribuer dans la Cité. Cette conception d’elle-même s’est perpétuée.

Les fonctions seigneuriales prolongées par d’autres moyens

Au XIXe siècle, la noblesse se fit connaître dans les campagnes par ses nombreuses fondations sociales. Syndicats, caisses d’assurance et coopératives s’épanouirent à l’ombre de silhouettes crénelées. Baignée par le catholicisme social du siècle, cette noblesse campagnarde fit autant dans les provinces françaises que les socialistes et les communistes dans les villes. L’historien Leroy Ladurie écrit même à leur sujet que…

… ces syndicalistes à particule ont souvent fait bien davantage pour transformer la société villageoise que ne faisaient les révolutionnaires en chambre, incapables d’appréhender les ruraux.

L’assertion de ce grand historien renforce d’ailleurs notre réflexion précédente sur l’enracinement. En effet, cette élite de proximité a su, mieux que quiconque, ce qu’il fallait aux populations dont elle avait symboliquement la charge.

Allant de pair avec l’action sociale dans les campagnes, nombre de nobles essayèrent de moderniser l’économie agricole, à leur profit bien sûr, puisqu’ils étaient propriétaires terriens, mais dont les retombées furent grandes pour les milieux paysans. Les châteaux du XIXe furent de véritables laboratoires de la science agricole.

Aujourd’hui encore ce souci du service de l’Autre est une constante chez bien des familles aristocratiques. Dans des associations comme l’ordre de Malte, leur représentation est plus que colossale. Ainsi pour cette association, le Bureau du Conseil d’Administration est composé dans son intégralité par des hommes issus de la noblesse. De même dans le réseau Espérance banlieue maintenant assez connu, sur les trois têtes d’affiche, deux sont d’origine noble. Enfin, dans une école créée en 2020 avec l’ambition de donner un nouvel encadrement aux élèves en grande détresse (psychologique, scolaire, mentale), le cours des frères Montgolfier, les trois quarts des professeurs et des bénévoles s’avèrent avoir des origines nobles.

Comme charité bien ordonnée commence par soit-même, la noblesse ne s’est pas oubliée. Depuis tout temps, cet ordre a eu ses pauvres. Les bouleversements socio-économiques de la Première Guerre ayant ruiné une partie de la noblesse, certains d’entre eux décidèrent de fonder une œuvre d’entraide : l’Association d’entraide de la Noblesse française. Créée avec une conscience de corps, elle s’est donnée pour mission d’aider matériellement, spirituellement et culturellement les plus nécessiteux de son ordre. Même si cela peut paraître superflu de venir au secours de personnes que nous pourrions croire déjà bien privilégiées au regard de la misère humaine qui existe ailleurs dans le monde, la comtesse François de Cumond écrit que…

… l’entraide familiale et aristocratique devient l’expression même d’une charité ajustée, certes moins exotique que d’autres causes à la mode, mais peut-être plus profonde et plus humble. Ce n’est pas sauver le monde, mais permettre au terreau fertile dans lequel nous avons poussé, de perdurer afin que germent de futures générations au service de notre pays.

La persistance d’une exigence politique

Mais ce souci du bien commun ne se retrouve pas que dans les œuvres de charité, nous pouvons aussi constater cela au niveau de la politique. Si la fin du XIXe a porté un grand coup à la représentation nobiliaire au sein des assemblées, la tradition de serviteur de l’État, d’élite politique locale continue bon gré mal gré. Quelques grands noms sont encore disséminés dans l’Assemblée nationale comme Charles de Courson et Charles de la Verpillère. Au sénat, c’est Albéric de Montgolfier, Dominique de Legge, ou encore Marta de Cidrac qui perpétuent cette tradition.

Des familles comme les Rohan ont profité pendant des années de leur implantation régionale pluri-séculaire pour avoir une base électorale solide, si l’on en juge le parcours politique du duc Josselin de Rohan Chabot : il devient maire de sa ville en 1965, conseiller général de son canton puis sénateur en 1983 et enfin président du conseil régional de Bretagne. Il abandonne le Sénat en 2011 après une trentaine d’année à hanter le palais du Luxembourg, ayant renoué avec la grande tradition des duc de Rohan qui avaient fait de la Bretagne leur pré carré. De même, dans la longue tradition des relations européennes, la noblesse représente encore 10 % des diplomates français. Plus modestement, les petites mairies rurales sont encore des lieux où les nobles exercent encore quelques fonctions politiques (maires ou conseillers), le prestige de la famille et l’éducation des individus au sein des petites communautés villageoises favorisant leur élection.

Cette tradition du Bien commun irrigue de manière vivifiante la noblesse, perpétuant une exigence d’excellence qui se retrouve dans des institutions telles que l’Académie française qui compte encore 15% de personnes d’origine noble. En effet, le sens du dépassement de soi continue d’être, pour la noblesse, un gage de rayonnement fertile pour son entourage auquel elle croit encore devoir se dévouer. Peut-être a-t-elle fait siens les mots de Jean-Paul II : « ce n’est qu’en se dépassant que l’homme est pleinement humain ». Espérons donc pour elle que ses descendants puissent être encore pendant longtemps ces exemples d’élite humaine.

Conclusion

Dans sa globalité la noblesse, en raison de tout ce que nous venons de voir, continue manifestement d’être considérée comme une certaine élite. Une élite de l’obligation. Elle n’y trouve aucun intérêt, aucun privilège, aucune reconnaissance. Mais elle s’oblige à continuer d’être ce qu’elle a toujours été, créant par là même des obligés qui sont forcés d’admettre son rôle et qui, par ailleurs l’obligent à continuer. En effet, les attentes de la part des milieux non nobles vis-à-vis de la noblesse sont encore présentes. Quel noble n’a jamais entendu dans sa vie cette réflexion familière mais pleine de bon sens « dis donc c’est pas très bien de se conduire comme cela pour un de » ? Un imaginaire collectif environne encore le monde nobiliaire et entend que ce dernier offre une réponse à la hauteur de ses attentes.

Cette réponse ne peut être offerte que par la bonne volonté des descendants de la noblesse. Leur statut particulier au sein de la société ne dépend pas que du regard d’autrui, il dépend de leur propre action et leur propre regard intérieur. Ce défi est de taille puisque les enjeux sont conséquents. La noblesse doit prouver au XXIe siècle qu’une élite du Bien est encore possible, que fonder une élite sur des valeurs diamétralement opposées à un progressisme tout azimuts a encore du sens.

Dans un monde où la liberté du « moi je » est devenu le nouveau culte occidental, la noblesse réaffirme avec une force tranquille, la beauté et la grandeur d’une liberté aliénée aux chaînes du temps, où la tradition du corps social pousse la volonté de l’individu dans les bras de ses devoirs envers la société. Ce corps a su imprimer les plus belles des marques dans les familles, même celles anoblies sur le tard, marques si bien décrites par Christian de Bartillat :

L’honneur venu des armes, le service venu du roi, la courtoisie venue des femmes, le sens de l’élévation de l’âme venue de Dieu.

La plupart des nobles savent qu’ils sont loin d’être les seuls à pouvoir revendiquer de telles valeurs. Ils sont seulement, qu’ils le veulent ou non, les derniers témoins vivants de ce que furent les élites sous l’Ancien Régime et de la conception que s’en faisait ce dernier. Pour reprendre ce que disait le vice amiral d’Harcourt, leur dernier privilège est d’être des exemples. Et peut-être même, qui sait ? Des modèles pour fonder les élites de demain. Non pas des élites éphémères attachées servilement à une prébende, mais des élites au service du Bien, et aux allures d’éternité. Des élites construites non pas uniquement par leur propre force, mais obligées, comme la noblesse l’a toujours été, vis-à-vis d’un régime légitime et de la société dans lesquels elles vivent. Non pas des élites démiurges mais enchâssées par une transcendance sacrée, par l’Histoire, le passé et le futur, et pour lesquelles le temps long n’est pas un obstacle mais une force.

Si ce jour là arrive, on verra alors que son obstination, sa fierté et parfois son orgueil à rester fidèle à la noblesse de son sang n’aura pas été vaine. Son héritage n’aura pas seulement été transmis à ses enfants, mais à une société entière et aux élites de demain.